Karijini NP, nous voilà !
Avec ses 6274 km², c'est le deuxième plus grand parc du Western Australia, recouvrant une grande partie du territoire du Pilbara. La région est peuplée seulement de 40 000 habitants. Elle se découpe en trois secteurs géographiques : le tiers Ouest de la côte où est concentrée la major partie de la population, le tiers Est désertique où vivent des communautés aborigènes coupées du monde dit « moderne » et enfin le tiers Central où l’on trouve les plus anciens terrains géologiques du monde. Le Karijini est localisé dans ce tiers central et serait le pays d'origine de trois familles aborigènes: les Banyjima, Kurrama et Innawonga.
Plusieurs sociétés d’exploitations de mines louent les terres du Karijini auprès des communautés aborigènes afin d’extraire le minerai de fer employé dans la fabrication d'acier. Cette activité est le véritable poumon économique de la région car près de 9000 personnes sont employées directement par Rio Tinto. En 2007, cette société a été évaluée à 147 milliards de dollars, faisant d’elle la troisième compagnie minière au monde. Les communautés aborigènes, propriétaires des lieux, se sont alors regroupées en corporation pour protéger leurs intérêts et louer les terres en s’assurant que celles-ci soient restituées à l’état naturel après l’exploitation des sols. Des contrats à dix chiffres ont été conclus entre les différentes parties et l’argent perçue par la corporation a été investi dans la création d’un centre d’accueil aux visiteurs et d’un camping de luxe situé près des gorges Joffre, Weano et Hancock dans le Parc national.
Sur le chemin de terre rouge nous conduisant à l’Eco Retreat, nous nous posions 10000 questions : comment allait se passer la période d’essai, quel type de mission allions nous faire, aurions nous affaire à des serpents vénéneux, comment serait l’ambiance au sein de l’équipe et plein d’autres interrogations encore… Dès notre arrivée, nous avons été pris en main par Allison, une voyageuse française qui avait atterri au camping un mois auparavant. Elle nous a très vite mis à l’aise en nous expliquant comment se passait une journée classique et en nous disant que le staff était très sympa. Avec joie, nous avons pu confirmer ses propos dès le premier jour. Déjà, lors de la visite des lieux effectués avec la manager Fiona, nous avions senti qu’elle souhaitait avant tout que les saisonniers se sentent bien et prennent plaisir à travailler dans cet environnement. Puis le soir, nous avons été plongés dans le grand bain en participant à la fête de départ de John et Linda, organisée par les autres membres du staff. Tout le monde venait nous parler, blaguer et trinquer. Nous avions vraiment le sentiment d’être intégré à l’équipe, ce qui nous a aidé, je pense, à démarrer la période d’essai de la meilleure des façons.
Pour faire nos preuves, nous avions quinze jours et nous n’avons pas laissé passer notre chance. Après avoir « touché à tout », Jean a décroché le poste à la maintenance et, pour ma part, j’étais le barman du camping et du restaurant. Nous étions rémunérés 180 dollars australiens net par jour et il était prévu que nous restions plusieurs mois. Nos emplois du temps n’étaient pas coordonnés ; Jean commençait ses journées à 7 heures du matin et les finissait à 15 h, au moment où j’embauchais. Nos échangions donc nos aperçus que le soir, après mon service. Nous partagions une tente de luxe, où nous avions chacun notre lit, avec salle de bain, l’électricité et même internet quand ça voulait bien fonctionner ! C’était aussi les seuls moments de la journée où nous pouvions parler français et Allison se joignait souvent à nous.
Tout se déroulait parfaitement. Nous étions payés tous les quinze jours et nous avions tout à disposition, ce qui nous permettait de ne pas dépenser un centime. Chaque soir, le repas était préparé à tour de rôle par un membre de l’équipe qui, généralement, jouait le jeu et se décarcassait pour faire plaisir à tout le monde. Ben et Nikki étaient des champions pour ça ! Jean, quant à lui, s’était fait la réputation de chef mexicain ! Pour ma part, je pense que je ne me débrouillais pas trop mal car les assiettes étaient vides à la fin des repas que je préparais.
Chaque mardi, un binôme partait à Tom Price, la première ville située à 80 km du camping, avec pour mission de revenir avec les courses du personnel payées par la maison. Nous pouvions commander tout ce que l’on voulait dans la limite du raisonnable. Ils en profitaient pour aller à la poste et revenaient généralement avec des colis. Parfois, nous avions la bonne surprise de recevoir du fromage, du foie gras, du jambon du pays et d’autres charcuteries envoyés soit par maman, soit par les parents de Jean et d’Allison. Le 14 juillet, nous avons même célébré la fête nationale avec l’équipe autour d’un grand plat de fromage et de toasts de foie gras accompagné de vin français offert par Fiona ! Ben et Tim, les américains de la bande, avaient montré la voie le 4 juillet. L’ambiance était bonne entre nous. Comme dans tous les groupes, il y avait plus de complicité et d’affinité avec certains que d’autres mais chacun faisait en sorte à ce que la vie de groupe soit agréable.
Lors de notre premier mois, nous avons assisté à un large remaniement d’effectif. Certains départs étaient prévus de longue date, d’autres improvisés si bien que nous nous sommes retrouvés rapidement considérés comme les anciens de la maison. Petit à petit, les nouveaux arrivaient et l’équipe fut au complet aux alentours de la mi-juin. Fiona m’avait donc demandé d’être son assistant et j’avais comme mission de m’occuper de la gestion des stocks tout en gardant mes horaires de service.
Pour profiter des gorges et aller me baigner, j’avais toutes mes matinées. La gorge Joffre, située à seulement dix minutes à pied du camping était devenue très vite le lieu où les saisonniers avaient l’habitude de se rendre. J’y étais d’ailleurs allé dès le premier jour avec Jean, Pete West et Allison ; nous avions accédé à l’endroit où il était possible de sauter des falaises. Le saut des 10 mètres était devenu une formalité mais nous regardions toujours intimidés celui des 20 mètres en rêvant de le faire un jour. Il nous aura fallu attendre le dernier mois et une bonne dose de motivation pour nous élancer de tout en haut. Nous étions venus ce jour là en compagnie de Mickael, Anna, Tim et Allison à l’aide de grosses bouées mais seul Tim avait eu le courage (ou l’inconscience ?) de nous suivre. Pour l’occasion, j’avais enfilé le costume de grenouille envoyé par mon frère Damien.
Dès que je pouvais, je me greffais aux groupes de touristes emmenés par Western Xposure ou Easy Rider pour découvrir les gorges des environs. Contrairement aux tours opérateurs que nous avions l’habitude de recevoir au camping, Western Xposure et Easy Rider avait une clientèle jeune et les sorties qu’ils proposaient étaient sportives et se passaient généralement dans la bonne humeur. En fonction des envies et des possibilités, j’alternais entre Dales (Fern Pool), Kalamina, Weano et Hancock. A Hancock Gorge, j’adorais aller jusqu’à Kermit’s Pool et admirer le bassin d’eau turquoise entouré de roches aux couleurs ocre, marron, bleu nuit et gris. Pour y accéder, il fallait longer le ruisseau, escalader quelques rochers et enfin garder l’équilibre entre les parois pendant le « Spider walk ». Juste après Kermit’s Pool, un petit ruisseau venait se jeter dans une autre piscine naturelle, la Regan’s Pool. Selon l’heure de la journée, les rayons du soleil s’infiltraient dans la gorge et la luminosité donnait au cours d’eau la splendide couleur d’un bleu pétrole mélangé aux nuances de l’or scintillant. Une vraie merveille pour les yeux ! Autre endroit superbe : Hamersley Gorge. Pour y aller, c’était un peu plus compliqué car il fallait un 4x4 pour faire les 60 km de chemin et Igarraba ne se sentait pas l’âme d’un tout terrain…Heureusement pour moi, Dave et Eugene, nos collègues allemands, avaient réinvesti dans un 4x4 après avoir flingué le leur à leur arrivée au parc. L’endroit, peu fréquenté des touristes, offrait une autre palette de couleurs. Un cours d’eau coulait le long de la roche et il faisait bon y flâner. Sur la droite, Spa Pool était le spot parfait pour se baigner tout en se faisant masser par le jet d’eau de la cascade.
Le point de vue Oxer situé à l’intersection des gorges Joffre, Red, Weano et Hancock permettait de se rendre compte de la dimension du site. Au milieu dans tel environnement, on se sentait infiniment petit. Le désert, comme seul horizon. Après les orages d’été, les cours d’eau se revigoraient et de nombreuses variétés de fleurs apparaissaient. La vie animale reprenait peu à peu son cours normale après la période d’hibernation. Les serpents mangeaient les grenouilles qui elles, se nourrissaient d’insectes tout comme les geckos. Autour des tentes, les colombines plumifères (Spinifex Pigeon), espèce endémique à la région, étaient plus souvent visibles au sol que dans les airs, et donnaient l’impression d’être insensible aux changements de climat.
Il m’arrivait parfois d’apercevoir des kangourous et des émeus autour du camping et le soir venu, je pouvais entendre le hurlement des dingos se propager dans la plaine. Des chats sauvages rôdaient parfois dans le parc et venaient jusqu’à l’Eco Retreat, attirés par l’odeur des barbecues. Du coup, une chasse s’organisait. Pour des raisons de sécurités et sanitaires, Fiona et l’équipe de maintenance mettaient en place un dispositif pour capturer la bête. C’est à cette occasion que Ben et Jean se sont autoproclamés Los Gatos Grandes (LGG). Le chat a été attrapé puis remis à Lenny le Ranger. Personne ne sait vraiment ce qu’il est advenu du chat. Un mystère de plus dans le désert, une affaire de réglé pour le gang des Gatos Grandes !
Le QG des LGG était le shed, lieu où se trouvent les panneaux solaires et générateurs pour l’électricité, les grands réservoirs pour l'alimentation en eau de tout le camping et le hangar qui abrite les outils, les machines à laver et le coin réservé aux saisonniers. C’est là qu’avait lieu les soirées de départs, les anniversaires (Helen, Allison, Jean), les parties de poker, la retransmission des matchs de Coupe du Monde ou tout simplement des fêtes improvisées. L’occasion était toujours bonne pour se mettre une bonne cuite et se défouler ! C’est là aussi que l’on pouvait partager des moments simples comme regarder des films, discuter. Nous avions à notre disposition un télescope performant permettant d’observer les étoiles et de prendre des photos superbes les soirs de pleine lune. Le ciel du Karijini était très souvent dégagé avec une visibilité parfaite. Il n’était pas rare de voir une vingtaine d’étoiles filantes en une heure ! Certains collègues (Tim, Julie et Alex) en profitaient pour débattre autour d’une bonne bouteille et dormir à la belle étoile. Chaque soir, Phil, astronome autodidacte, proposait aux clients du camping des sorties « Constellations ». Lorsqu’il n’était pas complet, nous pouvions y assister gratuitement.
Parfois, nous avions la visite des rangers Lenny et Kevin. Ils venaient s’assurer que tout allait bien et en profitaient pour boire quelques bières. Leur mission était de veiller à ce que les visiteurs du parc respectent bien l’environnement et ils étaient vigilent à tout départ de feu. C’est d’ailleurs à leur QG que nous avons fait une formation « Incendie ». L’année d’avant, un feu avait ravagé une grande partie du parc et l’équipe du Karijini avait dû intervenir et venir en aide aux pompiers. Par chance, l’année où nous y étions, il n’y a eu aucun incendie. Autre formation intéressante, celle des premiers secours que nous avons faits avec la Royal Air Doctors sur la terrasse du restaurant. Etant isolés de tout, il était bon de savoir que tout le monde connaissait au moins les premiers gestes qui pouvaient sauver la vie d’autrui. Là encore (et heureusement pour les victimes!) nous n’avons pas eu l’occasion de mettre en pratique la théorie.
Un soir, alors que nous prenions le repas tous ensemble, Bevan est venu nous offrir une pierre porte bonheur et du bois de senteur. Bevan, imposant par son physique, brillait par sa simplicité et sa gentillesse. C’est sûr, il était difficilement compréhensible (même pour les anglosaxons), il plaçait des « bloody » dans toutes ses phrases mais il inspirait le respect et tout le monde l’appréciait. Il s’occupait de l’entretien des routes et vivait seul dans sa caravane près du camping quand il n’était pas à la ville auprès de sa femme. Il venait régulièrement nous voir, partager un peu son expérience du bush et nous raconter ses histoires de rodéo, quand on les comprenait… Autre personnage très apprécié par tout le monde: Dan. Il campait à côté de la maison de Fiona et gérait depuis deux ans son activité de canyonning dans les gorges du Karijini. Il connaissait comme sa poche tous les recoins du parc. Cet endroit était spécial pour lui car il y avait rencontré celle qui allait devenir sa femme. Avant notre départ, nous avons eu la chance de faire le tour qu’il proposait aux clients. Descentes en rappel, sauts, escalades et toboggans naturels étaient au programme d’une journée qui restera gravée dans ma mémoire. Nous étions Dan, Ben, Jean et moi au milieu de la magnifique Red Gorge, seuls au monde! Le temps était avec nous, la bonne humeur également ; nous savions que nous profitions là de nos derniers moments au Karijini. Ce jour là, Dan nous a appris la légende de Warlu, serpent créateur de la mythologie aborigène. Le Rainbow Snake est généralement identifié comme un énorme serpent vivant dans le plus profond des eaux australiennes. Descendu sur Terre depuis la Voie lactée, il se révèle sous la forme d'un arc-en-ciel quand il pénètre dans l'eau ou la pluie. Il est responsable du façonnage des paysages, des noms de lieux, de l'engloutissement ou de la noyade de personnes, du renforcement de l'érudit grâce à son pouvoir de guérison ou à sa possibilité de faire tomber la pluie, ou encore d'anéantir d'autres gens par des plaies, des faiblesses, des maladies et la mort. Pour avertir le Rainbow Snake de notre venue dans ses eaux, nous devions introduire de l’eau de la rivière dans notre bouche puis la recracher en spray. La vapeur d’eau créait alors, au contact des rayons de soleil, l’illusion d’un arc-en-ciel et cela nous assurait ainsi de sa protection.
Quand nous avons fait notre soirée de départ, les sentiments était partagés entre la joie de repartir sur les routes à la découverte de nouveaux horizons et la peine de devoir quitter les gens avec qui nous avions vécu sept jours sur sept ces derniers mois et avec qui nous avions tissé des liens forts. Pour notre Leaving Party, le thème de la soirée était « Cowboy Vs Indians » et une fois de plus, on ne s’est pas raté! Qu’il a été dur le réveil ! Le genre de lendemain de fête où l’on se dit, plus jamais ! Quoique, une petite de plus avec la bande ne m’aurait pas dérangé…Mais l’heure était au départ. Le van Igarraba, qui n’avait presque pas roulé ces quatre derniers mois, nous attendait devant l’entrée de la réception. Dernières embrassades, le nœud à l’estomac et rendez vous pris pour le futur en espérant que l’on tiendra nos promesses. Le temps était venu de partir, Igarraba avait des fourmis dans les soupapes.


